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Investir dans le vignoble : les enjeux du foncier (partie 2)

Suite et fin de notre grand format sur les enjeux du foncier dans le vignoble de Nantes. Si le marché est actif, il souffre encore de plusieurs maux. Difficultés économiques, urbanisation croissante, concurrence avec d’autres productions conduisent à une réduction de la surface en vignes. Pourtant, malgré ces faiblesses, il y a de l’espoir. La montée en gamme et l’installation des jeunes producteurs en font partie.

En septembre dernier, pour la première fois depuis 39 ans, Bernard et Brigitte Crespin n’ont pas fait les vendanges. Leurs vignes situées sur la commune de Liré (Orée d’Anjou), en appellation Coteaux d’Ancenis, appartiennent désormais à deux autres exploitations de la même commune. Au 1er janvier prochain, l’activité commerciale du Domaine de la Pléiade s’arrêtera officiellement. Sans repreneur, le domaine familial est démantelé. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir cherché. Quatre ans que le domaine était en vente auprès de la Chambre d’agriculture et de la SAFER. « On a eu des contacts mais l’investissement humain que demande un domaine comme le nôtre a sans doute fait peur », note Bernard, 63 ans. Installé sur 11 hectares, le couple était à la tête d’une « belle affaire » estime Brigitte. « On avait une superbe clientèle, on vendait tout en direct. Notre caveau était bien situé dans le bourg de Liré, on était cave touristique… Je me demande ce que l’on a fait de mal ? ». Pour l’exploitante, « la région, moins porteuse que la Bourgogne ou le Sancerrois », pourrait être l’une des explications. Un avis partagé par Alain Paineau, agent commercial chez Quatuor Vignobles. « Il y a une part d’image et d’historique de rentabilité qui pèse sur le Muscadet. Le mono-cépage et l’absence d’offre négoce solide créent également une incertitude. » Pour Stéphane David, vigneron à Vallet, le manque de valorisation est également en cause. « Si nous vendions correctement nos produits, nous n’aurions pas de soucis pour trouver des repreneurs ou des salariés qui à terme pourraient reprendre les exploitations. »

Dans quelques jours, Brigitte et Bernard Crespin cesseront définitivement l’activité commerciale de leur domaine.

Maintien des terres agricoles et gestion des friches
La situation de Bernard et Brigitte Crespin n’est pas un cas isolé. Au fil des années, le nombre d’exploitations et les surfaces en vigne n’ont cessé de diminuer dans le département. En 2010, lors du dernier recensement agricole, la Loire-Atlantique comptait 645 entreprises viticoles et un peu plus de 14 000 hectares de vignes. En 2017, elles n’étaient plus de 517 exploitations pour 11 200 hectares. Pour préserver ces terres et conserver leur vocation agricole, plusieurs acteurs se mobilisent. C’est le rôle notamment de la SAFER mais aussi des collectivités locales. Le Département de Loire-Atlantique s’engage ainsi pour réduire l’artificialisation des terres. Il peut également définir des PEAN, des périmètres de protection des espaces naturels et agricoles périurbains en partenariat avec les communes et les intercommunalités. S’il n’y en a pas actuellement dans le vignoble de Nantes, cela ne veut pas dire que rien n’est fait. Les communes et les communautés de communes se partagent la compétence de la gestion des terres agricoles. Et face au vieillissement des exploitants, le sujet devient de plus en plus prégnant.
A Vallet par exemple, une réflexion va être lancée tout début 2021. « Avec les vignerons et les agriculteurs, nous allons étudier les évolutions parcellaires possibles avec les départs en retraite à venir et les éventuelles reprises. Nous devons aussi travailler sur les friches. Certaines pourraient être exploitées par d’autres filières agricoles », indique Stéphane David, vigneron et conseiller municipal en charge des espaces agricoles et viticoles. Pour Vallet comme pour d’autres communes, ces évolutions s’intègrent dans le PLU. Si le plan local d’urbanisme est revu régulièrement, sa réglementation peut parfois être obsolète. « On se rend compte que certaines orientations du passé ne sont plus bonnes aujourd’hui », poursuit Stéphane David. « Certains terrains classés AV (agricole priorité vignes) afin de préserver l’appellation sont devenus des friches. Il faut arriver à redonner vie à ces terrains car derrière se pose aussi la problématique paysagère. » Revient alors le sujet du transfert d’activité ou plutôt de la reprise de ces terres par d’autres filières agricoles. Ainsi dans le vignoble, par endroits, les vignes ont peu à peu été remplacées par des serres maraîchères. Intolérable diront certains mais inéluctable pour d’autres. Si la filière viticole suit avec attention les modifications des PLU, elle ne peut se substituer aux vignerons. « Nous participons aux réunions mais nous raisonnons par rapport aux projets. Si la décision d’une collectivité n’est pas acceptable pour l’AOC, nous pouvons utiliser l’article L643-4 du Code rural qui nous permet de saisir le Ministère de l’agriculture. Mais cet article concerne surtout l’artificialisation des terres. Le maraîchage étant une activité agricole, nous n’avons pas eu à intervenir. Pour cela, il faudrait une mobilisation des viticulteurs et leur capacité à présenter des projets et à les valoriser », précise Frédéric Macé, directeur de la Fédération des Vins de Nantes.
Reste aussi la question de l’urbanisation croissante qui rapproche de plus en plus les maisons des vignes. L’instauration des ZNT peut pénaliser certains dossiers de reprise même si pour Frédéric Macé, la règle est claire : « Ce n’est pas au viticulteur de reculer. Tout nouveau projet à proximité des vignes doit prendre en compte cette distance de retrait. » Mais la réalité est parfois différente et le maintien d’un dialogue avec le riverain reste un enjeu pour la profession.

Dans le cadre des ZNT, « tout projet de construction immobilière doit prendre en compte une distance de retrait par rapport aux vignes », pour Frédéric Macé, directeur de la Fédération des Vins de Nantes.

En Muscadet et nul part ailleurs
Si le tableau peut paraître sombre sur certains aspects pour le vignoble de Nantes, il comporte des nuances qui donnent des raisons d’espérer. On l’a vu dans le premier volet, le Muscadet attire les candidats à la reprise. A Saint-Léger-les-Vignes, Juliane et Jean-Gabriel Tridon ont franchi le pas cette année et ne le regrettent pas malgré le contexte particulièrement difficile. « Nous cherchions absolument une exploitation dans le Muscadet, et plus précisément en appellation Côtes de Grandlieu », explique cet ancien officier de la marine marchande. « Le domaine était en partie en bio, ce vers quoi nous voulions aller. Les terroirs étaient intéressants, l’exploitation bien placée par rapport à Nantes pour un projet oenotouristique. Et il y avait aussi une vitalité au niveau de la vente directe ». Pour le quadragénaire, le prix abordable des surfaces en Muscadet n’est pas du tout entré en ligne de compte. « Le Muscadet, on y croit de tout coeur car il y a beaucoup à faire. Un jour, nous aurons l’image qu’à Sancerre aujourd’hui. C’est plutôt sympa d’avoir des objectifs comme ça ! »
Le vignoble de Nantes n’attire pas non plus que des personnes en reconversion. Les fils et filles de vignerons sont de plus en plus nombreux à prendre la suite de leurs parents même si souvent, ils optent pour un autre mode de culture et donc une réduction de la surface d’exploitation. « Ces jeunes sont une super force », souligne Stéphane David. « Ils ont tous de très bonnes formations et sont très motivés. C’est un atout considérable. » Depuis quelques mois, ils se sont même fédérés en association pour travailler collectivement sur les sujets techniques mais aussi sur la valorisation de l’appellation.

Au printemps dernier, Juliane et Jean-Gabriel Tridon ont racheté le domaine des Hautes-Noëlle à Jean-Pierre Guédon (au centre).

La dynamique des crus profite au vignoble
Ce travail collectif n’est pas seulement l’apanage de la nouvelle génération. Depuis plus de 10 ans, les vignerons du Muscadet travaillent à la montée en gamme de l’appellation et les résultats sont là. Aujourd’hui, la famille des crus communaux compte 7 membres (Gorges, Clisson, Le Pallet, Château-Thébaud, Goulaine, Monnières-St Fiacre, Mouzillon-Tillières) et trois autres démarches sont en cours (Vallet, Champtoceaux, la Haye-Fouassière). Connus et reconnus, les crus du Muscadet bénéficient aujourd’hui d’une excellente notoriété et les médias nationaux ne tarissent pas d’éloge sur ce « renouveau » ou la « revanche » du Muscadet. De quoi susciter de l’intérêt chez les acquéreurs. « La force du vignoble de Nantes c’est son produit », note Alain Paineau de Quatuor Vignobles. « Le Muscadet est connu dans le monde entier. Les terroirs y sont de qualité et homogènes. Et il y a ce dynamisme des crus. Tous les acquéreurs que je rencontre cherchent des parcelles en crus, d’autant que cette production vers le haut n’exclut pas le reste de la gamme. »
A Liré, Bernard Crespin ne produisait pas de cru communal mais, signe de l’intérêt pour le vignoble, il a ces dernières semaines eu de nouveaux contacts avec des candidats à la reprise. Trop tard pour le domaine mais il reste positif. « Les vignes sont déjà reprises et je ne suis pas du genre à revenir sur mes engagements. Je garde pour l’instant mes bâtiments. Qui sait, nos enfants n’étaient pas intéressés pour reprendre mais peut-être que l’un de nos petits-enfants le sera ? », sourit-il. A l’heure de la retraite, il range ses outils le cœur léger. « Je ne regrette rien du métier que j’ai exercé, même si nous avons galéré. Je finis ma carrière heureux d’avoir pris le bateau et de l’avoir ramené à quai dans de bonnes conditions. » Une métaphore maritime qui n’est pas sans rappeler les valeurs des vignerons de Nantes, vignerons de l’Océan. « L’eau a déteint sur nous, nous sommes devenus des marins de la vigne. Comme eux, nous encaissons les tempêtes, nous ne lâchons pas la barre : les vignerons tiennent à leurs vins, ils se battent jusqu’au bout », est-il écrit dans le manifeste. Un message à retenir pour le présent et pour l’avenir.